Il n'existe aucune chose telle qu'une chose, il n'y a que des systèmes
Commissaire d'exposition : Indira Béraud
May 9th, 2023

Dimensions variables
Inland, documenta fifteen
Jardin des délices
Écotopia
Réflexions préliminaires
Réflexion équipe
Recherche du nom de la résidence
Association Aptus
Carte
Demande d'accompagnement type
Visite du Low Tech lab
Visite de Kerminy
Budget de l'exposition
Calendrier des opérations
Atelier pédagogique
Inland, documenta fifteen
Jardin des délices
Jérôme Bosch, vers 1500, Huile sur bois, 200 × 195 cm (panneau central).
Écotopia
Ernest Callenbach, Écotopia, 1975
Réflexions préliminaires
Réflexion équipe
Recherche du nom de la résidence
*Aptus* signifie « fait pour » en latin, il constitue l’origine étymologique d’apte à, aptitude, adapter, adaptation...
Association Aptus
Carte
Demande d'accompagnement type
Visite du Low Tech lab
Visite de Kerminy
Budget de l'exposition
Calendrier des opérations
Atelier pédagogique

L’exposition collective « Il n’existe aucune chose telle qu’une chose, il n’y a que des systèmes » tire son titre du célèbre roman d’anticipation utopique d’Ernest Callenbach, Écotopia, publié en 1975. Ce dernier, qui demeure d’une pertinence saisissante, dresse le portrait minutieux d’une société radicalement écologique. En Écotopia — ainsi qu’est nommée la nation fantasmée —, la transformation profonde des systèmes socio-économiques a permis l’établissement de pratiques alternatives, à la fois justes et respectueuses des écosystèmes naturels. L’autogestion, la décentralisation, l’utilisation exclusive d’énergies renouvelables ou l’écoconception forment autant d’approches adoptées pour tendre vers un état d’équilibre entre l’humanité et l’environnement.

À l’instar du roman, l’exposition s’attache à mettre en scène d’autres manières de produire, de consommer, d’interagir entre espèces... en somme, d’habiter le monde. La question de l’adaptation face au dérèglement climatique, à l’épuisement des ressources naturelles et à l’effondrement de la biodiversité constitue le fil conducteur des réflexions. Les artistes ont ainsi édifié un havre de vie au cœur d’un champ, offrant la possibilité de mener une existence qui tend vers l’autosuffisance. Innovations technologiques à la fois durables, accessibles et utiles, les low- techs assurent la viabilité énergétique du lieu et des activités qui y sont pratiquées.


Le duo d’architectes, Frida Navratil et Levin Lehmann, a créé un abri léger pour individu en quête d’autonomie. La cellule, pensée comme un refuge, évoque la cabane habitée par Walden, décrite dans l’ouvrage éponyme de Henry David Thoreau en 1854. Pour ce faire, le duo a adopté une méthode que l’on pourrait dicter ainsi : « observer, collecter, réparer, assembler ». Il en résulte un collage architectural, une archive matérielle témoignant des rencontres avec les paysages locaux, avec les habitant(e)s et leurs histoires. Les œuvres multimédias de SK Andersen, pour leur part, sondent le concept d’effet papillon selon lequel la plus infime des actions, tel un battement d’ailes, pourrait avoir une portée aussi démesurée qu’inattendue sur le reste du monde. En superposant les sons d’une mégalopole tumultueuse aux images d’une chrysalide trouvée dans le champ, l’artiste met en tension des écosystèmes a priori radicalement différents et invite à considérer l’interconnexion entre ces milieux, l’influence réciproque qu’ils exercent. Grace Denis, quant à elle, présente une œuvre à déguster collectivement, confectionnée à partir de plantes locales glanées au fil de pérégrinations. Le repas est ici appréhendé comme un rituel structurant durant lequel se transmettent les savoirs concernant l’origine et la métamorphose des ingrédients, un moment durant lequel s’éprouvent des sensations gustatives, auditives, tactiles et visuelles. De son côté, Hugo Hectus a détourné les codes de communication habituels et les stratégies de marque pour réaliser une série d’outils de propagande — symboles, sculpture, affiches, signalétique, site web —, à l’effigie de l’exposition et des styles de vie alternatifs.

Les méthodes employées pour produire cette exposition convergent avec les modes d’existence invoqués. Pour cela, les artistes ont séjourné au sein de la résidence de recherche- création Aptus, nichée dans la commune de Brillac, durant des temps plus ou moins longs. L’organisation interne de cette résidence, préalablement définie par une constitution, exhortait les artistes ainsi que la commissaire d’exposition à repenser leur approche de travail. Inspirée notamment des travaux de Gunther Anders, d’Elinor Ostrom ou de Murray Bookchin, la constitution est composée de neuf articles, que voici : 

I. L’exposition ne peut avoir lieu dans une galerie, dans une institution ou dans un espace complice du système marchand, quand bien même l’exposition agirait comme une critique de ces lieux.
II. L’exposition doit être contextuelle au sens ou « elle ne doit pas être exclue de la réalité en tant qu’objet autonome de contemplation esthétique ».
III. Les artistes exposé(e)s collaborent avec les habitant(e)s du territoire au sein duquel l’exposition s’inscrit pour réaliser les œuvres.
IV. L’exposition ne peut inclure d’œuvres réalisées à partir de matériaux neufs — dans la limite du possible.
V. La chaîne de tout type de production faisant partie intégrante de l’exposition doit être traçable, documentée et rendue accessible.
VI. La décomposition des œuvres, la trace qu’elles laisseront sur terre doit être prise en compte dans leur conception.
VII. Quatre notions au cœur de la démarche de la réalisation des œuvres exposées : la démocratisation, l’autoproduction, la communalisation, la coopération.
VIII.Documentation et transparence : l’archive totale et accessible comme processus curatorial.
IX. L’exposition doit permettre de penser un autre modèle de société. Plus encore, elle doit permettre de l’expérimenter.

Certes, la constitution présente un éventail étendu de limites. Ne pourrait-on pas arguer que la restriction des lieux d’exposition constitue un frein à l’élargissement des publics ? Dans quelle mesure peut-on réellement se soustraire du système marchand ? Comment peut-on garantir une certaine équité dans le partage des ressources et des savoir-faire ? Est-il seulement possible d’assurer un traçage exhaustif de la chaîne de production ?

Si les obstacles jalonnent le chemin vers l’utopie décrite par Ernest Callenbach, force est de constater, néanmoins, que cette approche méthodologique invite à repenser les rouages de notre système. En cessant d’acheter du neuf, par exemple, les artistes arpentent les paysages en quête de matériaux. Et les petits riens — un fragment de ficelle, une coquille d’huitre, une fenêtre délaissée dans une décharge — se transmutent en trésors inestimables, regorgeant de potentiels insoupçonnés. Récupérant ce dont plus personne ne veut, iels se tournent aussi vers les voisin(e)s, parmi lesquel(le)s certain(e)s deviendront des ami(e)s. Considérer l’ensemble de la chaîne de production, c’est permettre sa représentation mentale pour en assumer ses impacts. Les artistes peuvent alors prendre soin de réguler les effets de leur production sur l’ensemble du vivant. La mise en commun des ressources ou encore la coopération a renforcé l’entraide, si bien que nombre des œuvres sont réalisées collectivement. Assurer une forme de transparence a permis d’accroitre le sens de l’éthique et de la responsabilité envers chacun(e)...

Finalement, plutôt que de considérer l’œuvre d’art comme un objet intouchable, fétichisé, l’exposition dévoile un lieu de vie tout à fait fonctionnel qui s’expérimente. Elle révèle un espace où les frontières entre les choses se dissolvent, où les systèmes prennent le relais, où les processus importent plus que les résultats.